Mercredi 8 juillet 2009 3 08 /07 /Juil /2009 13:41
Le monde diplomatique (2007)
Les mobilisations sociales en France, dans les transports et dans la fonction publique, vont-elles rééquilibrer un climat général caractérisé par une offensive des forces conservatrices ? Depuis l’élection, en mai dernier, de M. Nicolas Sarkozy, les décisions du gouvernement n’ont cessé de favoriser les plus privilégiés (fiscalité) et de déstabiliser les plus vulnérables (droit du travail, couverture médicale, immigration). Cet assaut a rencontré peu de résistances, en partie parce que certains syndicats et partis politiques paraissent avant tout désireux de négocier les conditions de leur défaite. La principale formation d’opposition, le parti socialiste (PS), qui a déjà fourni nombre de ministres et de membres de commissions officielles au nouveau pouvoir, envisage à présent de substituer à sa vieille stratégie d’union de la gauche celle de l’alliance au centre et de proclamer plus solennellement son soutien au marché, au libéralisme, à l’individualisme, comme l’ont fait les travaillistes britanniques et l’ancien Parti communiste italien. Une telle orientation a replacé au centre du débat idéologique français un intellectuel au crédit entamé mais à la présence médiatique envahissante : Bernard-Henri Lévy.
Par Serge Halimi



       

Monsieur Bernard Arnault offrait, le 17 septembre dernier, une sympathique réception à l’occasion des 60 ans de Dior. Champagne Dom Pérignon, caviar, « 75 maîtres d’hôtel pour 25 tables », « 14 cuisiniers », « 300 chaises “médaillon” faites pour la soirée », « 4 000 roses pour les centres de tables et les décorations florales », « 8 000 brins de muguet », « 3 800 pipettes d’eau pour les abreuver » : on ne regarda pas à la dépense. Mais les 270 convives n’étaient pas non plus n’importe qui : la ministre de la justice Rachida Dati, le ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement Brice Hortefeux « et sa femme, en Dior », le maire de Paris Bertrand Delanoë, « Claire Chazal, en Dior », MM. Hubert Védrine et Jean-François Copé, le chanteur Elton John, « Frédéric Mitterrand et la baronne Ernest-Antoine Seillière », « l’impératrice Farah », « Christine Ockrent, en Dior, à la table d’Hélène Arnault », etc. (1). Egalement présent, le premier ministre François Fillon indiqua quatre jours après la réception : « Je suis à la tête d’un Etat qui est en situation de faillite. Ça ne peut pas durer. »

Le faste ostentatoire des milliardaires ne date pas d’hier. Mais la portée sociale de ces agapes déborde dorénavant le cadre des magazines. Avec l’élection à la présidence de M. Nicolas Sarkozy, une nouvelle configuration du pouvoir paraît se mettre en place qui parachève la fusion de quelques composantes de l’élite française : dirigeants économiques, faiseurs d’opinion, responsables politiques de droite comme de gauche – pourvu qu’ils soient libéraux. Quand ils sont très riches, c’est mieux encore.

Patron du groupe de luxe LVMH, M. Arnault détient la plus grosse fortune de France (17,2 milliards d’euros en 2006). Il est l’ami personnel du président de la République, qui assista, il y a deux ans, aux noces de sa fille Delphine. Ce fut un beau mariage, auquel furent conviés six membres du gouvernement d’alors, dont M. Copé, actuel président du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale, et M. Védrine, ancien ministre socialiste des affaires étrangères et membre du conseil d’administration de LVMH. Un long camion avait permis de transporter sans la plier la robe de la mariée.

M. Arnault possède un quotidien économique, La Tribune, qu’il aimerait céder pour en acheter un autre, plus influent, Les Echos. Les salariés des deux journaux s’opposent au projet, mais le chef de l’Etat appuie son ami. En 2006, LVMH a attribué 1 789 359 stock-options, dont 450 000 pour le patron du groupe, soit 25,15 % (2). Enfin, le Parlement vient de lui voter de plantureux avantages fiscaux, peut-être pour le remercier de combattre l’inflation en demeurant toujours aussi vigilant sur le front des salaires de ses ouvrières, souvent payées au smic.

Si le premier ministre travailliste Gordon Brown sollicite les conseils de M. Arnault, ce dernier se perçoit en revanche comme un paria dans son propre pays : « Le problème des patrons en France, explique-t-il, c’est que la France a une difficulté par rapport à l’économie de marché. (...) Je crois que l’influence marxiste existe toujours. Depuis une vingtaine d’années, elle s’est même développée au niveau des discours politiques  (3). »

« Influence marxiste » ? Nous ne vivons décidément pas dans le même pays que M. Arnault : son ami est à l’Elysée, l’opposition de gauche parle à son tour, comme au Royaume-Uni, de réhabiliter le libéralisme, l’individu, le mérite, l’argent. Enfin, et ce n’est pas rien, Bernard-Henri Lévy, ami des milliardaires, libéral, proaméricain, gestionnaire avisé de sa propre fortune (immense) et vieux routier du show-business intellectuel, est en passe de devenir un des penseurs les plus écoutés du Parti socialiste (PS)...

Il monte en France un fumet d’oligarchie. L’argent est à l’honneur. Le gouvernement fait la part belle aux avocats d’affaires ; des députés influents comme M. Copé affichent leur ambition d’accomplir leur mission publique tout en faisant fortune dans le privé. Les scandales boursiers et financiers (lire « Trop raisonnables, les salariés d’EADS ? »), la pâmoison qui entoure les milliardaires, la banalisation du lobbying évoquent la principauté de Monaco, ses vedettes et ses casinos. Le mariage d’un député socialiste, M. Henri Weber, devient un événement mondain de grande ampleur auquel assistent d’anciens gauchistes devenus, comme M. Kouchner, des ministres sarkozystes (4). Placé par le président de la République à la tête d’une « commission pour la libération de la croissance française », le socialiste Jacques Attali se convertit en dévot de la concurrence et en commis des hypermarchés. La restauration prend ses aises (5).

Le 13 juin 1971, au congrès d’Epinay, François Mitterrand dénonçait à la tribune « toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ». Aujourd’hui, Bernard-Henri Lévy propose au PS « un congrès de refondation, un anti-Epinay ». L’argent, il y voit non pas la corruption, la mort, la ruine, la décomposition, mais « la vertu qu’il a de substituer le commerce à la guerre, la frontière ouverte aux univers fermés ; le temps de la négociation, de la transaction, du compromis, qui succède, grâce à lui, à celui de l’impatience, de la violence, du troc, de la rapine, du tout ou rien, du fanatisme (6) ».

Un rempart contre le fanatisme : cette définition du capital, furieusement dans l’air du temps, n’incommodera pas trop ceux qui le détiennent. Ni le patron de LVMH et de Dior évoqué plus haut, ni M. Arnaud Lagardère, ni M. François Pinault – les deux derniers bons amis de Bernard-Henri Lévy, qui n’a jamais hésité à orienter ses tribunes de presse dans le sens de leurs intérêts d’industriels.

On dira : mais peu importe « BHL » au fond. Depuis trente ans, sa brigade d’acclamation a beau se déployer comme à la parade, et les médias s’agglutiner autour de lui, nul n’aurait l’idée de se procurer un de ses ouvrages une fois achevé le matraquage presque totalitaire de lancement de son dernier produit (7). Le titre de son autobiographie, Comédie, suggère qu’il lui arrive d’en être conscient.

En 1979, le philosophe Cornelius Castoriadis admettait sa perplexité devant le « phénomène BHL » : « Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un “auteur” peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la “critique” le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif (8) ? » Optimiste, Castoriadis ajoutait néanmoins : « Que cette camelote doive passer de mode, c’est certain : elle est, comme tous les produits contemporains, à obsolescence incorporée. » Près de trente ans plus tard, la « camelote » se vend toujours.

Le commerce auquel elle donne lieu est doublement révélateur des temps qui courent. D’une part, la démesure souvent injurieuse des écrits de Bernard-Henri Lévy et de leur mille déclinaisons audiovisuelles ne suscite plus de réaction, comme si ses cibles habituelles (la « gauche de gauche » et les intellectuels les moins soumis aux médias) avaient baissé les bras. Simultanément, les idées libérales et proaméricaines de l’essayiste entrent en consonance avec celles d’un nombre croissant de dirigeants du PS. Moins de résistances d’un côté, plus d’impact de l’autre.
Faire passer la gauche à droite

Une scène culturelle – et par extension un débat public – qui s’accommode que l’on accuse benoîtement Jacques Derrida, Pierre Bourdieu, Etienne Balibar, Noam Chomsky, Slavoj Zizek, etc., d’antisémitisme ou qu’on soupçonne certains d’entre eux de s’être placés « à la remorque » d’un « penseur nazi » (lire « Tous nazis! »), se porte mal. Quant à une gauche qui s’inspire des analyses de « BHL », elle confirme ne pas valoir beaucoup mieux qu’un « grand cadavre à la renverse ».

L’essayiste, auquel ses amis viennent de réserver leur traitement de faveur habituel (entretiens avec Jean-Pierre Elkabbach et Jean-Marie Colombani, critique immédiate dans Le Monde, Paris Match à ses pieds, la couverture du Nouvel Observateur, etc.), a également recruté de nouveaux comparses, d’autant plus empressés à le servir qu’ils sont plus fringants que leurs aînés. Car comment réagissent le journaliste (cultivé) Nicolas Demorand sur France Inter ou Philippe Val, directeur (érudit) de Charlie Hebdo, quand certaines des figures marquantes de la gauche intellectuelle contemporaine sont traitées de fascistes, d’antisémites ou de nazies ? C’est très simple : ils ne remarquent rien. Mieux, après avoir encouragé son invité « BHL » à manier l’injure et la vulgarité, Demorand le laisse achever son propos d’un : « Nous sommes les gardiens des mots dans cette émission. » La carrière de Demorand sera longue.

Depuis sa troisième défaite présidentielle consécutive, le PS est tenté par un virage à droite. Sa mue « réaliste » est achevée depuis un quart de siècle, l’idée d’une « rupture avec le capitalisme » ne correspond plus à aucune de ses pratiques politiques (9). Néanmoins, médias et patronat lui demandent toujours d’aller au-delà, d’être plus libéral encore. Au point qu’en août dernier le député PS Henri Emmanuelli s’est cabré : « Comment ose-t-on demander sans crainte du ridicule à un parti dont est issu le directeur de l’Organisation mondiale du commerce — et demain peut-être celui du Fonds monétaire international — d’accepter enfin l’économie de marché  (10) ? »

En 1986, puis en 1993, puis en 2002, les défaites électorales du PS avaient entraîné une petite inflexion à gauche de la ligne du parti. Car avec quel sérieux aurait-on pu imputer à des politiques exagérément socialistes les revers essuyés dans les urnes par les gouvernements de M. Laurent Fabius (1984-1986), de Pierre Bérégovoy (1992-1993) ou de M. Lionel Jospin (1997-2002) ? Et ce n’est pas davantage le radicalisme gauchiste qui a caractérisé la campagne de Mme Ségolène Royal, à laquelle Bernard-Henri Lévy fut étroitement mêlé. Dans ces conditions et compte tenu de la politique de combat de M. Sarkozy, un retour, fût-il cosmétique, aux discours militants du PS aurait pu être envisagé.

C’est contre un tel péril que, faisant écho aux démangeaisons « blairistes » de plusieurs dirigeants socialistes, Bernard-Henri Lévy entend déployer sa machine de guerre médiatique. Il veut dicter à un futur gouvernement de gauche la théorisation définitive d’une orientation à la fois libérale et antirévolutionnaire. Après avoir soutenu en 1986 la privatisation de l’audiovisuel, combattu en 1995 les grévistes de la SNCF et de la RATP en dénonçant l’« irresponsabilité » d’un service public « en train de réunir toutes les caractéristiques de ce qu’on appelait, jadis, l’économie à la soviétique (11) », fustigé la « diabolisation de l’argent et de ceux qui en font métier (12) », il adresse un livre à la gauche, pour la délivrer de « ses poisons ». Et il est écouté.

La rupture qu’il propose n’est pas, sur ce point, différente de celle que promeut M. Sarkozy. « Pour des raisons qui tiennent à son passé et à l’histoire de son logiciel national[sic], c’est la France entière qui résiste au libéralisme », déplore l’essayiste, un peu comme le président. Il ajoute : « La question “la révolution est-elle possible ?” a cédé la place à une autre, bien plus troublante et, surtout, plus radicale : “la révolution est-elle désirable ?” (...) La réponse à cette question est devenue “non”, clairement “non”, ou, en tout cas, pour peu de gens. » M. Pierre Moscovici (un proche de M. Strauss-Kahn) a aussitôt fait écho à notre écrivain : « Bernard-Henri Lévy finit par un appel à la “gauche mélancolique” contre la “gauche lyrique”, à une gauche dépouillée de l’utopie révolutionnaire, ce “rêve qui tourne au cauchemar”. (...) Cette gauche-là, c’est aussi la mienne (13). »

Bernard-Henri Lévy est-il vraiment le mieux placé pour imaginer la « réponse » du plus grand nombre aux questions qu’il confectionne ? Son livre ne traite presque jamais d’économie, de finance, d’inégalités, de délocalisations, de maladies professionnelles, de pouvoir d’achat. Hormis un chapitre fluet de dix pages sur les « banlieues », la question sociale n’y figure pas. Quelques idées, qui se résument en général à l’assimilation de ses adversaires à des fascistes, flottent dans l’azote, ou dans le formol, détachées de tout lien avec les conditions sociales qui les auraient propulsées. Cela permet à l’auteur de consacrer la moitié d’un chapitre aux Khmers rouges pour préciser que ces derniers auraient « reniflé les travaux de [Charles] Bettelheim, Althusser, Lacan », mais en omettant de signaler que leur puissance a été décuplée par la guerre américaine au moins autant que par trois intellectuels parisiens...

Nul n’étant maître de sa naissance, on conçoit que l’écrivain n’ait pas souvent éprouvé le poids des inégalités (sauf au titre, moins contrariant, d’ami des riches et des puissants). On comprend plus mal que le sujet soit à ce point absent d’un manifeste adressé « à la gauche ». En 1984, il est vrai, Bernard-Henri Lévy nous avait éclairés sur les conditions de gestation de ses œuvres : « Je n’écris pas dans les cafés, mais dans les hôtels. Ceux du monde entier. A Paris, une chambre du Pont-Royal, la 812, parce qu’elle donne sur les toits et que sa terrasse domine la ville, ou celle du Georges-V, la 911. (...) Mon périmètre va du jardin du Luxembourg, où j’habite, à la rue des Saints-Pères, où nous sommes, ou au Récamier, où je déjeune souvent. L’après-midi, le Twickenham, sinon le Flore, la rue Madame (14)... »

Depuis, le « périmètre » de l’auteur a croisé d’autres univers enchantés, comme les galas des Lagardère ou le mariage de M. François-Henri Pinault, au cours duquel il fit, en 1996, « une arrivée très remarquée en se posant en hélicoptère sur les pelouses du château (15)  ». Lorsque notre philosophe épousa l’actrice Arielle Dombasle, « il fallut un avion pour amener les invités à la Colombe d’Or, l’hôtel mythique de Saint-Paul-de-Vence. Paris Match avait négocié l’exclusivité de l’événement, un reportage digne des mariages princiers, étalé sur six pages sans compter la “une” montrant une Arielle émue dans une robe blanche “en crêpe à gorgette, à dos nu, créée par Karl Lagerfeld pour Chanel”, précisa l’hebdomadaire  (16)  ». Dans la liste des conviés, Mme Liliane Bettencourt (alors première fortune de France), MM. Jack Lang, Alain Carrignon, Philippe Tesson, Védrine. Sans oublier le journaliste Louis Pauwels et l’industriel Jean-Luc Lagardère, dont, dix ans plus tard, l’écrivain prononcera l’hommage funèbre.

Bernard-Henri Lévy estime que nous ignorons ce que nous devons au capitalisme. « On croit s’en prendre à George Soros, avertit-il, et c’est Gavroche qu’on assassine. » Pas seulement Gavroche, d’ailleurs, car le « libéralisme », ce serait aussi « les Ateliers nationaux de 1848 », « l’appel à une presse émancipée », « le libéral Guizot faisant voter, avant la Commune, l’abolition du travail des enfants dans les usines ». Parfois, M. Lévy fait penser, sur ce point aussi, à M. Sarkozy. Quand le second multiplie les « réformes » pour mieux étourdir ses adversaires, incapables de contre-attaquer partout à la fois, le premier empile les noms, approximations ou facéties historiques jusqu’à donner à ses critiques le mal des hauteurs.

L’historien Pierre Vidal-Naquel soulignait la chose dès 1979 : « Qu’il s’agisse d’histoire biblique, d’histoire grecque ou d’histoire contemporaine, M. Bernard-Henri Lévy affiche, dans tous les domaines, la même consternante ignorance, la même stupéfiante outrecuidance (17). » A l’époque, Bernard-Henri Lévy écrivait que Heinrich Himmler, qui s’est suicidé en mai 1945, avait témoigné six mois plus tard au procès de Nuremberg... Là, il voit en François Guizot – un penseur conservateur et libéral de la Restauration – un des précurseurs de la Commune de Paris (dont, naturellement, Guizot appuya la sanglante répression).

Le dernier essai de Bernard-Henri Lévy a été louangé par M. Lang – « La gauche à réinventer devra s’inspirer de cet ouvrage, dont j’aime par-dessus tout la fraîcheur, la juvénilité, le souffle qui le portent (18) » –, mais aussi par MM. Vincent Peillon, Moscovici et Manuel Valls, tous trois candidats à la direction du PS. Le dernier cité, que M. Sarkozy a invité à rejoindre son gouvernement – ce qui, même si la chose ne se fit pas (ou ne s’est pas encore faite), ne témoigne guère de l’existence de divergences irréductibles entre les deux hommes –, avait successivement salué le discours de politique générale de M. Fillon « à la hauteur des attentes du pays », envisagé de faire un « bout de chemin avec la majorité à condition qu’elle nous entende » et soutenu l’abrogation des « régimes spéciaux » de certains salariés. Il réclame à présent que son parti change de nom.

Dans son livre, Bernard-Henri Lévy lui rend hommage sur ce point : « Même si nombre de socialistes continuent de s’accrocher à leur socialisme comme un vieil acteur à un rôle de répertoire, les plus lucides d’entre eux – je pense au jeune député de l’Essonne, Manuel Valls – savent qu’il n’y aura pas de salut pour la gauche sans un acte de rupture qui la fera trancher dans le vif de son histoire, donc de son nom. » Sans tarder, ledit député rédigea dans Les Echos la critique du « plaidoyer brillant » de l’essayiste, mais en omettant pudiquement de préciser que son compliment faisait « écho », justement, à celui qu’il avait reçu. M. Valls distingua le passage précis du livre qui le louangeait : « J’ai aimé cette idée selon laquelle il n’y aura pas de salut pour la gauche sans un acte de rupture qui la fera trancher dans le vif de son histoire, et donc de son nom  (19)  »...

Le jeu de miroir se prolongea quand le député d’Evry, que certains de ses camarades soupçonnent d’être un peu droitier, ajouta : « Ceux qui diront que ce livre est seulement une célébration du libéralisme et d’une gauche droitière n’auront pas voulu voir qu’il est la tentative sincère d’introspection d’un intellectuel dont on ne peut douter, un seul instant, qu’il appartienne à la famille de gauche. » M. Valls relevait néanmoins que, « s’il est un terrain que le philosophe laisse en jachère, c’est bien celui du social ». Il y a peu, se déclarer comme « BHL » « un peu sourd à la question sociale  (20) » eût écarté un intellectuel de la « famille de gauche ». Un tel ostracisme passe aujourd’hui pour archaïque – « marxiste », dirait M. Arnault.

Promouvoir le libéralisme et pourfendre le « radicalisme », le projet de Bernard-Henri Lévy est clair. M. Sarkozy à l’Elysée, il lui confectionne la « gauche morale » dont ce dernier ne peut que rêver. Celle des « grandes âmes » du théâtre de l’indignation. Elle ne gênera pas beaucoup un gouvernement qui s’emploie, selon les mots d’un ancien vice-président du patronat, à « défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance (21) ».


Serge Halimi






Par Anti-propagande oligarchique
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Samedi 20 juin 2009 6 20 /06 /Juin /2009 09:20

Le monde diplomatique 1994

QUEL adversaire prendra la place, aux yeux de l’Occident, du communisme désormais vaincu ? Tout semble indiquer que géopoliticiens et stratèges s’accordent pour désigner l’islamisme comme l’"ennemi total" de cette fin de siècle. Afin de mieux le combattre, des intellectuels conservateurs affinent la thèse du "choc des civilisations", tandis que les militaires mettent au point une nouvelle doctrine de guerre pour "éliminer et détruire" cet exotique antagoniste.

Par Mariano Aguirre *

 

Quelle relation entre la montée des mafias dans l’ex-URSS et les assassinats d’Occidentaux en Egypte et en Algérie ? Apparemment aucune. Mais les médias insistent sur l’origine "tchétchène" ou "azérie" (deux ethnies caucasiennes à dominante musulmane) des mafias, et attribuent aux islamistes (qui d’ailleurs les revendiquent) les meurtres d’étrangers en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Dans les deux cas, c’est de l’"aire islamique" que viendraient, en cette fin de siècle, dangers, menaces et périls.

Cette méfiance à l’égard de l’islam n’est certes pas nouvelle. Elle résulte aujourd’hui d’une nébuleuse de xénophobies discrètes qui, toutes, le désignent comme le grand spectre planant sur l’Occident. Indirectement, certains débats d’actualité entretiennent la paranoïa. Par exemple, lorsque des partis européens sont tentés par la défense de l’emploi - devenu rare - réservé aux seuls nationaux ; ou lorsque des Parlements approuvent des lois restrictives sur l’asile politique ; ou quand des leaders d’opinion craignent que des immigrés musulmans en viennent à "frelater les valeurs nationales" ; enfin, lorsque des stratèges militaires, maintenant que l’URSS a disparu, s’interrogent sur le risque que constituerait un islam doté d’engins nucléaires pour la sécurité de l’Europe au XXIe siècle.

Durant la guerre froide (1947-1990), l’"ennemi total" était une idéologie - le communisme - qui avait pris corps dans un Etat concret, l’URSS. L’adversaire était circonscrit, cerné, enfermé derrière le rideau de fer ou le mur de Berlin qui rendaient son accès à l’Occident presque impossible ; une "chasse aux sorcières" plus ou moins déclarée plaçant, par ailleurs, les militants communistes d’Occident sous stricte surveillance. Avec l’islam c’est différent ; ceux qui s’en réclament, provenant d’Afrique ou du Proche-Orient, traversent frontières et détroits sans grande difficulté et atteignent, légalement ou clandestinement, Marseille, Barcelone ou Francfort.

"Pour les Européens , affirme un rapport du Royal Institute of International Affairs de Londres, l’islam a toujours été un sujet de préoccupation. Mais ce n’est plus un phénomène lointain. (...) Désormais il fait partie d’une réalité culturelle qui caractérise les quartiers les plus pauvres de certaines villes d’Europe occidentale. (...) Le vieil ennemi s’est glissé par la porte de derrière et il doit affronter des clichés et des fantasmes irrationnels élaborés pendant des siècles : djihad contre les infidèles, acceptation passive du gimat (destin), et foi fanatique (1)."

La tradition d’affrontement entre le monde islamique et le monde chrétien relève de la longue durée, mais au cours des deux dernières décennies une nouvelle conscience anti-islamique s’est indiscutablement forgée. La crise du pétrole, au début des années 70, a créé la perception (erronée) que le monde arabe pouvait déterminer l’avenir économique des pays développés. Dans les années 80, la prise d’otages occidentaux, en Iran et surtout au Liban, a conféré aux organisations islamistes un caractère foncièrement cruel et anti-occidental. Par ailleurs, le soutien massif des médias occidentaux à Israël, Etat souvent victime d’attentats, a fait apparaître les causes politiques arabes, même les plus légitimes (en particulier, la lutte des Palestiniens), comme dévoyées par le terrorisme. Enfin, l’invasion du Koweït par l’Irak, en 1990, et la découverte du programme nucléaire de Bagdad ont renforcé l’image de l’Arabe qui trahit l’Occident...

Les récents assassinats d’Occidentaux en Egypte et en Algérie portent la confrontation jusqu’en Europe, ainsi que semblent le montrer les arrestations, fin octobre, de militants islamistes algériens dans la banlieue parisienne en possession de stocks d’armes et de munitions. En outre, cet islamisme radical parvient à créer des frictions entre Paris, d’un côté, et Londres et Washington, de l’autre, à propos de l’attitude à adopter à l’égard de la situation algérienne : faut-il aider le pouvoir militaire ou entamer le dialogue avec les islamistes, comme a commencé à le faire le département d’Etat américain, et comme le recommande Londres (2) ?

Un récent rapport du Conseil de l’Atlantique nord estime que l’islam est perçu comme une "menace" par les pays de l’OTAN en raison de l’ "hostilité des mouvements islamistes et plus particulièrement les plus radicaux d’entre eux à l’égard des valeurs occidentales ; et la conviction que ces groupes useront de la violence contre les citoyens et les intérêts occidentaux" . Il ajoute : "Quelques dirigeants politiques [considèrent que les groupes islamistes pourraient] "affaiblir, aussi bien dans les pays musulmans qu’occidentaux, la confiance de l’opinion publique en la démocratie." L’islamisme radical, selon ce rapport, pourrait "pousser un important flux d’émigrants et de réfugiés vers l’Europe occidentale (3)".

Le "grand chaos du Sud"

DANS de nombreux documents officiels occidentaux, les problèmes se mêlent sans méthode pour montrer une région méditerranéenne en croissante instabilité. L’absence de démocratie dans certains Etats de la rive sud est parfois désignée comme l’une des causes de cette instabilité, mais il n’est jamais fait mention des politiques économiques excluantes du Nord, du système de Bretton-Woods ou de la suprématie militaire occidentale. Voici, par exemple, comment une résolution du Parlement européen explique l’aggravation de l’instabilité en Méditerranée : "L’expansion du fondamentalisme islamique, la nature endémique du conflit arabo-palestinien, l’affrontement entre les différentes nationalités et groupes, l’effet cumulé des problèmes écologiques, la dépendance économique, la dette, l’existence persistante de régimes politiques opposés au développement de la démocratie et des droits de l’homme, le chômage, l’explosion démographique et les migrations ont aggravé grandement la déstabilisation du sud et du sud-est de la Méditerranée (4)."

Toutes ces spéculations désordonnées pour expliquer le "grand chaos du Sud" et mettre l’Occident hors de cause ont soudain trouvé une sorte de corps de doctrine lorsque, au cours de l’été 1993, le prestigieux professeur américain Samuel Huntington (conservateur) a publié un retentissant article : "Mon hypothèse - écrit-il - c’est que la source fondamentale du conflit dans le monde à venir ne sera pas principalement idéologique ou économique. La grande division de l’humanité aura pour source dominante la culture. L’Etat-nation demeurera l’acteur le plus puissant des affaires mondiales, mais les conflits principaux de la politique globale auront lieu entre nations et groupes de différentes civilisations (5)." Le professeur Huntington prétend qu’une civilisation est "le plus grand rassemblement de personnes d’une même culture" , et il en définit huit : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindoue, slavo-orthodoxe, latino-américaine et ( "probablement" ) africaine.

Les thèses de Samuel Huntington ont été, en général, fort durement contestées en raison de leurs simplifications, de leur découpage extrêmement grossier des frontières culturelles et de l’appel de l’auteur à un sursaut politique et militaire de l’Occident pour résister, en particulier, à l’islam et au confucianisme (6). Selon l’éminent professeur, une alliance islamico-confucéenne est en train de se constituer à travers les réseaux du commerce des armes entre des pays comme l’Iran et la Corée du Nord. Son texte n’a pas peu contribué à la crise de l’été dernier entre les Etats-Unis et la Corée du Nord à propos du programme nucléaire de Pyongyang, et à envenimer les relations commerciales, déjà habituellement difficiles, entre Washington et Tokyo.

Dans la recherche de paradigmes pour expliquer les relations internationales en cette après-guerre froide, Francis Fukuyama et sa désormais célèbre "fin de l’histoire" avaient précédé Samuel Huntington dans le star-system intellectuel américain (7). Le prestigieux orientaliste Bernard Lewis a apporté son grain de sable à la polémique en affirmant : "Nous affrontons une ère où le style et le mouvement transcendent le niveau des questions et des politiques ainsi que celui des gouvernements qui les proposent. Ce n’est rien de moins qu’un choc de civilisations (8)." Joseph S. Nye, célèbre professeur au Harvard’s Center for International Affairs, considère, de son côté, les demandes de groupes ethniques comme "un nouveau tribalisme (9)" . Enfin, dans un article qui a eu un énorme retentissement aux Etats-Unis, l’essayiste Robert D. Kaplan observe que tous ces auteurs permettent de mieux comprendre un monde dramatiquement immergé dans la pauvreté, dangereusement ravagé par le crime, et il présente Samuel Huntington comme l’un des intellectuels qui expliquent le mieux "l’anarchie qui nous menace (10)".

Francis Fukuyama avait posé cette question : "Que serait devenue la crise du Golfe si l’Irak avait pu disposer d’armes nucléaires et en équiper ses missiles Scud ? (11)" Huntington lui répond : il faut "limiter l’expansion de la puissance militaire des Etats confucéens et islamiques, stopper la réduction de la capacité militaire de l’Occident, et maintenir la supériorité militaire occidentale en Asie orientale et sud-orientale. (...) L’Occident doit conserver une puissance militaire et économique suffisante pour protéger ses intérêts vis-à-vis de ces civilisations non occidentales (12)".

Quel impact provoquent toutes ces théories et spéculations paranoïaques qui, au lieu d’en appeler au dialogue, à la coopération, à la réforme du système international et à l’exploration du consensus entre Etats, cultures et peuples, proposent de se préparer à la confrontation ? La première conséquence c’est que, de plus en plus en Occident, on tend à confondre "culture différente, non occidentale" et "culture irrationnelle". Ainsi, par exemple, dans un document publié par l’Assemblée de l’Union de l’Europe occidentale (UEO), on peut lire : "Les nouvelles menaces nucléaires pourraient venir de pays du tiers-monde dont les chefs d’Etat peuvent être qualifiés d’irrationnels et par conséquent non sensibles à une dissuasion ; ils pourraient ne pas suivre la logique adoptée par les Etats-Unis et l’URSS au cours de leurs relations durant la guerre froide (13)."

Une fois la coopération abandonnée ou renvoyée au second plan, on fait appel aux arguments militaires : forces de déploiement rapide, spéculations sur les "frappes préventives" et recours à la stratégie "air power with high tech" , menaces nucléaires pour en finir avec la menace nucléaire (comme avec la Corée du Nord) et mise sur pied de programmes de protection antimissile pour pays et continents.

"Il est absolument clair - affirme le général Helmut Willmann, chef de l’Eurocorps - que l’axe de la menace contre l’Europe s’est déplacé vers le Sud (14)." En définissant sa nouvelle conception stratégique en 1991 (15), l’OTAN a insisté, à diverses reprises, sur les risques de la prolifération nucléaire et sur les tentatives de certains pays du Sud de posséder des armes de destruction massive (Weapons of Mass Destruction, WDD) nucléaires, chimiques, bactériologiques, ainsi que des missiles de moyenne et de longue portée, et sur l’usage que pourraient en faire des groupes terroristes (16).

L’OTAN propose de renforcer tous les mécanismes internationaux de prévention de la prolifération des armes de destruction massive, à commencer par le Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), mais elle stimule en même temps la recherche de systèmes de défense antimissiles ; et les pays membres ne font rien, ou presque, pour contrôler la vente de technologies à double usage (pacifique-militaire).

Une nouvelle doctrine militaire

DANS cet esprit, Washington a défini, en décembre 1993, sa nouvelle doctrine militaire et a adopté l’Initiative de lutte contre la prolifération (Defense Counterproliferation Initiative, DCI) . L’objectif est d’ "ajouter la protection à la prévention" afin de faire face au "nouveau danger nucléaire, qui est celui d’une poignée de vecteurs nucléaires dans les mains d’un Etat amoral ou d’un groupe de terroristes (17)" . La DCI encourage l’armée des Etats-Unis à "changer l’équipement militaire pour affronter les nouvelles menaces" , à "planifier de manière différente les formes de conduire la guerre" , à "changer les méthodes d’acquisition de renseignements" et à "faire tout cela avec nos alliés occidentaux" .

La DCI se propose d’utiliser de la haute technologie pour "pénétrer dans les installations souterraines" et de "chasser les missiles mobiles". Le débat sur le financement de cette initiative de défense ne pose pas de problème politique, en particulier depuis la récente victoire des républicains lors des élections de mi-législature car, plus encore que l’administration Clinton, les républicains sont favorables à ce type de démarche militaire.

La DCI est d’ailleurs dans la ligne de l’Initiative de défense stratégique, ou "guerre des étoiles", que M. Ronald Reagan avait lancé il y a dix ans et qui est restée à l’état d’utopie militariste. Selon un rapport du British American Security Information Council (BASIC), cette nouvelle doctrine stratégique des Etats-Unis n’est pas sans rapport avec les projets de mise sur pied de systèmes de défense antimissiles et de contre-prolifération qu’élaborent actuellement les gouvernements britannique et allemand (18). A cet égard, on constate également que l’OTAN a créé, en janvier dernier, un Comité de contre-prolifération, pour "coopérer dans la recherche de nouvelles technologies et systèmes de défense pour protéger nos troupes contre des attaques conduites par des missiles balistiques".

Une nouvelle course aux armements semble donc commencer, moins de cinq ans après qu’on eut annoncé solennellement la fin de la guerre froide et promis, non moins solennellement, les dividendes de la paix. Mais les progrès technologiques, notamment en matière de miniaturisation, sont époustouflants et l’on se demande si l’on parviendra à mettre au point une arme capable de renifler, de repérer et de détruire "une bombe atomique réduite à la taille d’une grenade et transportable dans une simple mallette".

Plutôt que de se laisser entraîner dans une nouvelle escalade de la terreur nucléaire - que tous les lobbies des industries d’armement réclament à grand cri -, l’Europe ne devrait-elle pas refuser la vision xénophobe et simplificatrice du "choc des civilisations" et proposer comme modèle politique pour cette fin de siècle le "dialogue des cultures" qui lui a si souvent réussi ?

Mariano Aguirre

 

 

 

 

 

 

Par Anti-propagande oligarchique
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Mardi 9 juin 2009 2 09 /06 /Juin /2009 19:48

Le monde diplomatique

 

Les droits de l’homme ne sont internationalement protégés que depuis 1948. Ce sont les Nations unies qui, devant l’ampleur des crimes nazis, ont consacré leur « universalité » au travers de traités et d’organes de contrôle (commissions, tribunaux). Le concept s’est imposé, porté par les « sociétés civiles ». De n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur, chacun a le droit d’être protégé contre l’assassinat politique, la « disparition », la torture, l’emprisonnement arbitraire, les traitements inhumains. Contre la discrimination si l’on est femme, si l’on pratique une religion – ou si l’on ne croit en aucune. Sous prétexte qu’il appartient à telle société plutôt qu’à telle autre, devrait-on accepter qu’un être humain puisse être réduit en esclavage ? Qu’un enfant soit condamné au travail forcé ?

Pourtant, cette idée d’universalité fait l’objet de contestations. Certains rappellent qu’elle a ponctuellement servi de paravent à l’impérialisme des puissances européennes au XIXe siècle (« interventions d’humanité »). D’autres la rejettent au prétexte qu’elle serait purement « occidentale ». Plusieurs intellectuels soulignent que ces droits, d’origine européenne, n’auraient pas d’équivalents dans d’autres cultures tout aussi avancées. Ces remises en cause inquiètent des associations, telle Amnesty international, qui craignent qu’elles n’aboutissent à des régressions. François Jullien considère pour sa part que la notion de droits de l’homme est contingente. Mais cela n’implique pas, pour lui, de renoncer au combat pour la dignité humaine dans le monde.

Par François Jullien *

                       

Les Occidentaux posent les droits de l’homme, et même les imposent, comme devoir-être universel, alors que ces droits sont issus d’un conditionnement historique particulier. Ils réclament que tous les peuples y souscrivent, sans exception ni réduction possibles, tout en constatant que, de par le monde, d’autres options culturelles les ignorent ou les contestent. Jusqu’où l’Europe peut-elle pousser ce déni et oublier l’agencement composite, forcé et même hasardeux, dont ces droits sont le produit au sein même de sa propre histoire ?

On peut vérifier le caractère hétéroclite, pour ne pas dire chaotique, de la fabrication de l’universel : la Déclaration des droits de l’homme de 1789, par exemple, est née de projets préparatoires multiples et même, pour une part, inconciliables ; elle a fait l’objet d’infiniment de négociations et de compromis ; elle est formée de l’association de fragments pris de divers côtés – un terme ici, une phrase ailleurs, ses articles étant repris, dépecés, réécrits (1). Elle a été reconnue, et votée, par ses auteurs eux-mêmes comme « non finie ». « Sans doute le plus mauvais de tous les projets est peut-être celui qu’on a adopté (2)  », confie l’un d’eux au soir de l’adoption.

Mais, en même temps, dès lors que tout rapport à l’événement y est mis prudemment à distance, dès lors que, par peur d’accroître les dissensions, en est écarté tout ce qui ferait paraître un enjeu trop précis, ce texte, rédigé à la hâte, où la mauvaise foi se mêle parfois à l’enthousiasme, revêt une abstraction qui le sacralise. Se présentant lui-même comme inengendré, né tout armé du cerveau des Constituants, il se pare d’une aura mythique (il a été conçu « en présence et sous les auspices de l’Etre suprême ») et prétend à une universalité de principe. A l’envers de ce qu’elle dit d’elle-même, la prétention à l’universalité ne serait-elle pas la seule façon de faire tenir ensemble, en la dépassant, une hétérogénéité menaçante ?

Si on oublie sa difficile production, le texte frappe par sa réussite historique. Toute trace de contingence effacée, le voici – et ce, légitimement – tiré vers l’idéal et le nécessaire. Au point que cette Déclaration de 1789 a fait souche (elle a été reprise dans les Constitutions françaises de 1793, 1795, 1848 et 1946, sans parler de la Déclaration universelle adoptée par les Nations unies en 1948). Certains ont même regretté, au moment de la rédaction du préambule de la Constitution française de 1946, la brièveté, la majesté, la simplicité de « notre grand texte de 1789 », tandis qu’on « sent dans le texte de 1946 que les articles ont des origines diverses, ont été pensés en plusieurs langues, traduits les uns dans les autres (3)  ». Or qu’une telle Déclaration soit constamment à réécrire montre déjà assez que l’universalité à laquelle elle prétend n’est pas donnée, mais vaut à titre d’idée régulatrice, idée jamais satisfaite et guidant indéfiniment la recherche – faisant travailler.

Il faudra donc se rappeler ce que notre invention des droits de l’homme, déclarés universels, possède, en Europe même, de contingent et par conséquent de singulier dans l’histoire des idées, si l’on ne veut plus se tromper sur l’universalité qu’on peut leur prêter. Ne s’imposant qu’à l’époque moderne, les droits de l’homme sont à l’évidence le produit d’une double abstraction (occidentale). A la fois des « droits » et de l’« homme ».

Des droits : cette notion privilégie l’angle défensif de la revendication et de l’affranchissement du sujet (de la non-aliénation) consacrés en source de la liberté (le « devoir » n’étant lui-même conçu que dans la dépendance de la notion de « droit »). De l’homme : celui-ci s’y trouve isolé de tout contexte vital, de l’animal au cosmique, la dimension sociale et politique relevant elle-même d’une construction postérieure. C’est seulement en tant qu’individu que l’« homme » est absolutisé, puisqu’il n’est conçu de but à toute association que la « conservation » de ses « droits naturels et imprescriptibles » (cf. Déclaration de 1789, article 2).

Isolation, abstraction et absolutisation, allant de pair, ont donc été le prix à payer pour ériger cet universel. Or qu’est-ce qui, en même temps, se défait sous ces opérations conjointes ? Rien de moins que ce que l’on pourrait nommer l’intégration de l’humain en son monde – intégration désignant précisément à l’endroit ce dont aliénation dit l’envers.

Deux logiques culturelles

se font face :

celle de l’émancipation

et celle de l’intégration

De façon significative, même la famille, niveau minimal d’intégration introduisant sa médiation entre l’individu et la société, est absente des Déclarations de 1789 et 1793 (et n’apparaît en 1795 que sur un mode rappelant étonnamment les « cinq relations » confucéennes : « Nul n’est bon citoyen s’il n’est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux »). Dans la Déclaration universelle de 1948, la référence à « tous les membres de la famille humaine » reste à statut vaguement métaphorique, allusif, plus rhétorique qu’explicatif.

Ainsi, en évacuant toute dimension religieuse (l’Etre suprême de 1789 n’est invoqué qu’à titre de spectateur), en défaisant le groupe (caste, classe, gens, tribu, parenté, guilde, corporation, etc.), en refusant toute hiérarchie préétablie (puisque l’égalité y est posée en principe de base), et d’abord en coupant l’homme de la « nature » (le souci de l’environnement et de son développement durable ne nous revenant que tout récemment, comme s’il nous fallait rattraper aujourd’hui dans l’urgence ce que nous aurions inconsidérément négligé), le concept des droits de l’homme trie et prend parti dans l’humain. Or les options qu’il y inscrit ne peuvent elles-mêmes avancer de justification, du moins ultime, que celle de leur universalité. De là le cercle logique dans lequel la pensée de l’universel paraît enfermée : celui-ci est non seulement la fin, mais aussi le garant et la caution de sa propre opération d’abstraction.

De fait, deux logiques culturelles se font face : celle de l’émancipation (par l’universalité des droits de l’homme) et celle de l’intégration (dans le milieu d’appartenance – familial, corporatif, ethnique, cosmique). La question est désormais, pour le monde à venir, de savoir si elles demeureront inconciliables.

Pour mieux comprendre, essayons d’expliquer pourquoi le concept de droits de l’homme ne trouve aucun écho dans la pensée de l’Inde classique (ou, dit à l’envers, pourquoi celle-ci se découvre plutôt indifférente à son égard). En Inde – on le sait, même de loin, comme un fait massif devant lequel l’intelligence européenne est saisie d’un vacillement irrépressible –, il n’y a pas isolation de l’« homme ». Ni vis-à-vis des animaux : la coupure des êtres humains avec eux n’est qu’insuffisamment pertinente dès lors qu’on admet des renaissances des uns dans les autres et que l’animal possède également le pouvoir de comprendre et de connaître. Ni vis-à-vis du monde : l’adhérence au monde est telle qu’il n’est pas conçu d’ordre naturel dont l’homme se détacherait. Ni vis-à-vis du groupe, enfin : celui-ci, déterminé hiérarchiquement par sa fonction religieuse, est la réalité première, où l’individu ne trouve lui-même qu’un statut minimal – celui, irréductible, qui est cantonné au psycho-physiologique de ce qui souffre ou qui jouit.

La philosophie européenne ne peut pas ne pas en être ébranlée : l’« homme », en Inde, est si peu une entité que sa vie et sa mort sont vides de toute signification, destinées qu’elles sont à se répéter indéfiniment. On n’y trouve donc aucun principe d’autonomie individuelle ni non plus d’autoconstitution politique à partir desquelles des droits de l’homme soient à déclarer. Quand la liberté est le dernier mot de la pensée européenne, l’Extrême-Orient, en face d’elle, inscrit l’« harmonie » – et, à cet égard, l’Inde communique effectivement avec la Chine à travers le bouddhisme. Sans doute est-ce donc plutôt l’« Occident » qui, en introduisant la rupture – l’isolation de l’homme –, source d’effraction et, par suite, d’émancipation, fait exception.

Si l’on se réfère à la typologie des cultures, la marge d’éclosion des droits de l’homme est exiguë, en dépit de leur prétention universelle. Quand la perspective de la transcendance domine au point d’aboutir à la constitution d’un autre monde, ces droits sont résorbés dans un ordre qui les dépasse, cosmique ou théologique. Quand c’est celle de l’immanence qui prévaut, ils ne sont pas en mesure de se détacher du cours spontané des choses et ne peuvent émerger des rapports de forces.

L’islam, à l’évidence, est dans le premier cas. Le Coran et la tradition qui en émane fixent une loi qui, de création divine, atteindrait le « sommet final dans la réglementation des rapports humains (4)  ». La peur du Jugement dernier, élément premier de la foi islamique, ne reconnaissant pas aux droits de l’homme de plan autonome où se déployer, elle les réduit à l’insignifiance.

C’est l’abstraction

dont ils procèdent

qui les rend communicables

à d’autres cultures

La Chine est dans le second cas. Car comment dit-on « droits de l’homme » en chinois, en le traduisant de l’« occidental » ? Ren (« homme »)-quan. Désignant en propre la balance et l’opération de la pesée, quan sert à dire aussi bien le « pouvoir », notamment politique (quan-li), que ce que nous entendons par « circonstance » ou par « expédient » (quan-bian, quan-mou) : ce qui, par sa variation et s’opposant à la fixité des règles (jing), permet à la situation de ne pas se bloquer, mais de continuer d’évoluer conformément à la logique du processus engagé. Aussi, que ces deux sens se rejoignent au sein du terme qui sert à traduire « droit(s) » quand on dit « droits de l’homme » rend manifeste la torsion subie – même si cette greffe étrangère a bien pris en chinois moderne : quand ils revendiquent les droits de l’homme, les jeunes Chinois de la place Tiananmen savent désormais comme les Occidentaux de quoi ils parlent. Reste qu’on ne peut faire fi de l’écart précédent des pensées, au risque, sinon, de renoncer à la clairvoyance de tout engagement politique.

La revendication d’une universalité des droits de l’homme viendrait-elle du fait que le mode de vie occidental, né du développement à la fois de la science et du capitalisme, a fini par s’imposer dans le reste du monde et qu’il est donc désormais nécessaire – ou fatal – d’adopter l’idéologie des rapports humains, à la fois sociaux et politiques, allant de pair avec ces transformations ? Ou bien cette légitimité viendrait-elle de ce que la pensée européenne qui a porté les droits de l’homme exprime effectivement un progrès historique : de ce que, à l’instar du développement de la science à partir du début du XVIIe siècle et contemporains de celui-ci, ils constituent un gain pour l’humanité qui, comme tel, ne se serait produit lui aussi que dans la seule Europe ? Outre que cette justification vaut accusation, au moins tacite, de toutes les autres cultures, sa critique tombe sous le sens, y compris de l’ethnocentrisme le plus obtus : car au nom de quoi jugerait-on d’un tel progrès si ce n’est déjà au sein d’un cadre idéologique particulier ?

Cette objection montre que toute justification idéologique d’une universalité des droits de l’homme est sans issue. Plutôt que d’en émousser le concept en le livrant à des accommodations qui rendraient les droits de l’homme transculturellement acceptables, parce qu’au rabais, il faudrait prendre le parti inverse : celui de faire fond sur leur effet de concept, dont ils tirent un gain à la fois d’opérativité et de radicalité. Car, d’une part, c’est bien l’abstraction dont ils procèdent qui seule, en les détachant de leur culture et milieu d’origine, les rend communicables à d’autres cultures : autrement dit, ce n’est pas seulement parce que l’Occident les a promus au moment où il accédait au sommet de sa puissance et pouvait prétendre, par impérialisme, les imposer au reste du monde qu’on en débat aujourd’hui entre les nations ; mais aussi parce que ce statut d’abstraction les rend isolables, donc intellectuellement maniables, commodément identifiables et transférables, et en font un objet – outil – privilégié pour le dialogue. On ne pourrait par exemple faire de l’« harmonie » un enjeu comparable, internationalement discutable entre les cultures (5).

D’autre part, leur capacité de radicalité – ou nudité – conceptuelle fait qu’ils se saisissent de l’humain au stade le plus élémentaire, à ras d’existence. Ils l’envisagent sous cette ultime condition : en tant seulement qu’il est né. Or, sous cet angle, c’est moins l’individu qui est visé que le fait simplement qu’il y va de l’homme. « De l’homme » n’étant pas tant ici un génitif possessif (au sens de : qui appartient à l’homme) que partitif : dès lors qu’il y a de l’homme qui est en cause, un devoir-être imprescriptible, a priori, apparaît.

Mais une telle radicalité n’aurait-elle été conçue qu’à propos des droits de l’homme et dans le cadre européen ? Pensons, selon l’exemple chinois, au cas de celui qui, apercevant soudain un enfant sur le point de tomber dans un puits, est aussitôt pris de frayeur et fait un geste pour le retenir (non parce qu’il entretiendrait une relation privilégiée avec ses parents, ou qu’il voudrait s’en faire un mérite, ou qu’il craindrait sinon d’être blâmé...) : ce geste nous échappe, il est complètement réactif ; nous ne pouvions pas ne pas le faire. Or, selon le philosophe chinois Mencius (6), « qui n’a pas une telle conscience de la pitié n’est pas homme ». Bref, qui n’aurait pas tendu le bras « n’est pas homme ». Plutôt que de partir d’une définition de l’homme qui nécessairement serait idéologiquement déterminée et, de ce fait, particulière, Mencius fait surgir – et ce, négativement, lui aussi, à partir de son défaut inadmissible – ce qui, en soi, en tant que réaction incontrôlée d’« humanité », a vocation d’universalité. Il ne s’agit donc pas là d’un « universalisable » en tant qu’énoncé de vérité ; mais est universalisant ce refus irrépressible : de laisser l’enfant tomber dans le puits. Et ce cri qu’on jette (ce bras qu’on tend) devant cet enfant sur le point de tomber dans le puits est à l’évidence, sans qu’il soit besoin d’interprétation ni de médiation culturelles, celui – « foncier » – du sens commun de l’humain. Prendre en compte, autrement dit, la disparité des cultures et la façon dont elle nous oblige à débusquer l’impensé de notre pensée n’est pas pour autant renoncer à l’exigence du commun.

La capacité universalisante des droits de l’homme tient plus encore à cet autre fait : leur portée négative (du point de vue de ce contre quoi ils se dressent) est infiniment plus ample que leur extension positive (du point de vue de ce à quoi ils adhèrent). Car si, du point de vue de leur contenu positif, on sait désormais combien celui-ci est contestable (par son mythe de l’individu, du rapport contractuel associatif, par sa construction du « bonheur » comme fin dernière, etc.), s’ils ne peuvent par conséquent prétendre enseigner universellement comment vivre (en exigeant que leur éthique soit préférée à toute autre), ils sont un instrument incomparable, en revanche, pour dire « non » et protester : pour marquer un cran d’arrêt dans l’inacceptable, caler sur eux une résistance.

Outil indéfiniment reconfigurable (c’est pourquoi on réécrit à chaque nouveau moment historique leur Déclaration) en même temps que transculturellement sans limites (dès lors qu’il élève une protestation décontextualisable et « dénudée » : au seul nom de l’être né) : les droits de l’homme nomment précisément cet « au nom de quoi », d’ultime recours, qui, sans eux, resterait sans nom et donc laisserait sans capacité d’intervenir et de s’insurger. Or, que cette fonction négative, insurrectionnelle, l’emporte sur la dimension positive de la notion, rejoint la fonction plus générale qui fait la vocation de l’universel : celle de rouvrir une brèche dans toute totalité clôturante, satisfaite, et d’y relancer l’aspiration. Car le fait n’est-il pas aisément constatable ? Tous ceux qui, de par le monde, invoquent les droits de l’homme n’adhèrent pas pour autant à l’idéologie occidentale (et même la connaissent-ils ?) ; mais ils trouvent dans ceux-ci l’ultime argument ou plutôt instrument, repris inlassablement de main en main et disponible pour toute cause à venir, non pas tant pour dessiner une nouvelle figure d’opposition, dont on peut toujours soupçonner qu’elle fait encore jeu commun avec son partenaire-adversaire, que pour – plus radicalement – refuser.

Alors que l’opposition toujours est diverse parce qu’orientée par son contexte, le refus se désolidarise initialement de ce qu’il rejette et vaut comme geste unique : ouvrant soudain sur l’inconditionné en faisant crier à nu ce que j’évoquais précédemment, à titre de notion ultime et même indépassable, comme le sens commun de l’humain. Or, sur leur versant négatif, les droits de l’homme réussissent à dire exemplairement cette universalité du refus.

Cela nécessite de se « déboîter » quelque peu de nos termes usuels. Plutôt que de revendiquer une universalité arrogante des droits de l’homme qui nous condamnerait à méconnaître, dans un déni qui leur est mortel, combien ils sont culturellement marqués ; ou alors de renoncer, par dépit théorique, à l’arme insurrectionnelle, de protestation, qu’ils constituent et qui peut a priori servir universellement en tous lieux de notre planète (en quoi ils sont, jusqu’à ce jour, sans équivalent ni remplaçant possibles), mieux vaut ouvrir une déviation dans nos mots. Et, par la notion d’universalisant, exprimer à la fois deux choses :

— au lieu de supposer aux droits de l’homme une universalité qu’ils posséderaient d’emblée, l’universalisant donne à entendre que de l’universel s’y trouve en cours, en marche, en procès (qui n’est pas achevé) : en voie de se réaliser ;

— en même temps, au lieu de se laisser concevoir comme une propriété ou qualité passivement possédée, l’universalisant fait entendre qu’il est facteur, agent et promoteur : qu’il est en lui-même vecteur d’universel, et non par référence et sous la dépendance de quelque représentation instituée.

Le caractère universalisant des droits de l’homme est donc de l’ordre, non du savoir (du théorique), mais de l’opératoire (ou du pratique) : on les invoque (ils « interviennent ») pour agir, dès l’abord, sur toute situation donnée. D’autre part, leur extension n’est pas de l’ordre de la vérité, mais du recours.

Une telle radicalité

n’aurait-elle

été conçue que dans

le cadre européen?

Ce qui distingue l’universalisant de l’universalisable est précisément une telle différence de plan. L’universalisable est ce qui prétend à la qualité d’universalité, en tant qu’énoncé de vérité. Aussi rencontre-t-il inévitablement l’épineux problème de son pouvoir-être : devant justifier au nom de quoi cette extension qu’il s’arroge est légitime, l’universalisable court toujours le danger d’être taxé d’une prétention abusive en s’accordant plus que ce à quoi il a droit (puisqu’il n’est pas l’universel avéré) ; d’être tenu pour frauduleux, par conséquent, ou pour le moins litigieux. L’universalisant, quant à lui, est indemne de ce problème de légitimité : puisqu’il est ce qui fait surgir – par défaut et de façon opératoire – de l’universel, il ne prétend pas, il fait ; et l’on mesure sa valeur à la puissance et à l’intensité de cet effet.

Disons ainsi que les droits de l’homme sont un universalisant fort ou efficace. Car la question, avec les droits de l’homme, n’est plus de savoir s’ils sont universalisables, c’est-à-dire s’ils peuvent être étendus comme énoncé de vérité à toutes les cultures du monde – ou plutôt, dans ce cas, la réponse est « non » ; mais de bien s’assurer qu’ils produisent un effet d’universel servant d’inconditionnel (telle est leur fonction d’arme ou d’outil négatif) au nom de quoi un combat a priori est juste, une résistance légitime.

François Jullien

Par Anti-propagande oligarchique
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Dimanche 31 mai 2009 7 31 /05 /Mai /2009 22:22


Le néolibéralisme, comme système mondial, est une nouvelle guerre de conquête de territoires. La fin de la troisième guerre mondiale, ou guerre froide, ne signifie nullement que le monde ait surmonté la bipolarité et retrouvé la stabilité sous l’hégémonie du vainqueur. Car, s’il y a eu un vaincu (le camp socialiste), il est difficile de nommer le vainqueur. Les Etats-Unis ? L’Union européenne ? Le Japon ? Tous trois ? La défaite de l’« Empire du mal » ouvre de nouveaux marchés, dont la conquête provoque une nouvelle guerre mondiale, la quatrième.

Comme tous les conflits, celui-ci contraint les Etats nationaux à redéfinir leur identité. L’ordre mondial est revenu aux vieilles époques des conquêtes de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Océanie. Etrange modernité qui avance à reculons. Le crépuscule du XXe siècle ressemble davantage aux siècles barbares précédents qu’au futur rationnel décrit par tant de romans de science-fiction.

De vastes territoires, des richesses et, surtout, une immense force de travail disponible attendent leur nouveau seigneur. Unique est la fonction de maître du monde, mais nombreux sont les candidats. D’où la nouvelle guerre entre ceux qui prétendent faire partie de l’« Empire du bien ».

Si la troisième guerre mondiale a vu l’affrontement du capitalisme et du socialisme sur divers terrains et avec des degrés d’intensité variables, la quatrième se livre entre grands centres financiers, sur des théâtres mondiaux et avec une formidable et constante intensité.

La « guerre froide », la mal nommée, atteignit de très hautes températures : des catacombes de l’espionnage international jusqu’à l’espace sidéral de la fameuse « guerre des étoiles » de Ronald Reagan ; des sables de la baie des Cochons, à Cuba, jusqu’au delta du Mékong, au Vietnam ; de la course effrénée aux armes nucléaires jusqu’aux coups d’Etat sauvages en Amérique latine ; des coupables manoeuvres des armées de l’OTAN aux menées des agents de la CIA en Bolivie, où fut assassiné Che Guevara. Tous ces événements ont fini par faire fondre le camp socialiste comme système mondial, et par le dissoudre comme alternative sociale.

La troisième guerre mondiale a montré les bienfaits de la « guerre totale » pour le vainqueur : le capitalisme. L’après-guerre laisse entrevoir un nouveau dispositif planétaire dont les principaux éléments conflictuels sont l’accroissement important des no man’s land (du fait de la débâcle de l’Est), le développement de quelques puissances (les Etats-Unis, l’Union européenne et le Japon), la crise économique mondiale et la nouvelle révolution informatique.

Grâce aux ordinateurs, les marchés financiers, depuis les salles de change et selon leur bon plaisir, imposent leurs lois et leurs préceptes à la planète. La « mondialisation » n’est rien de plus que l’extension totalitaire de leurs logiques à tous les aspects de la vie. Naguère maîtres de l’économie, les Etats-Unis sont désormais dirigés, télédirigés, par la dynamique même du pouvoir financier : le libre-échange commercial. Et cette logique a profité de la porosité provoquée par le développement des télécommunications pour s’approprier tous les aspects de l’activité du spectre social. Enfin une guerre mondiale totalement totale ! Une de ses premières victimes est le marché national. A la manière d’une balle tirée à l’intérieur d’une pièce blindée, la guerre déclenchée par le néolibéralisme ricoche et finit par blesser le tireur. Une des bases fondamentales du pouvoir de l’Etat capitaliste moderne, le marché national, est liquidée par la canonnade de l’économie financière globale. Le nouveau capitalisme international rend les capitalismes nationaux caducs, et en affame jusqu’à l’inanition les pouvoirs publics. Le coup a été si brutal que les Etats nationaux n’ont pas la force de défendre les intérêts des citoyens.

La belle vitrine héritée de la guerre froide - le nouvel ordre mondial - a été brisée en mille morceaux par l’explosion néolibérale. Quelques minutes suffisent pour que les entreprises et les Etats s’effondrent ; non pas à cause du souffle des révolutions prolétariennes, mais en raison de la violence des ouragans financiers.

Le fils (le néolibéralisme) dévore le père (le capital national) et, au passage, détruit les mensonges de l’idéologie capitaliste : dans le nouvel ordre mondial, il n’y a ni démocratie, ni liberté, ni égalité, ni fraternité. La scène planétaire est transformée en nouveau champ de bataille où règne le chaos.

Vers la fin de la guerre froide, le capitalisme a créé une horreur militaire : la bombe à neutrons, arme qui détruit la vie tout en respectant les bâtiments. Mais une nouvelle merveille a été découverte à l’occasion de la quatrième guerre mondiale : la bombe financière. A la différence de celles d’Hiroshima et de Nagasaki, cette nouvelle bombe non seulement détruit la polis (ici, la nation) et impose la mort, la terreur et la misère à ceux qui y habitent, mais elle transforme sa cible en simple pièce dans le puzzle de la mondialisation économique. Le résultat de l’explosion n’est pas un tas de ruines fumantes ou des milliers de corps inertes, mais un quartier qui s’ajoute à une mégalopole commerciale du nouvel hypermarché planétaire et une force de travail reprofilée pour le nouveau marché de l’emploi planétaire.

L’Union européenne vit dans sa chair les effets de la quatrième guerre mondiale. La mondialisation a réussi à y effacer les frontières entre des Etats rivaux, ennemis depuis des siècles, et les a obligés à converger vers l’union politique. Des Etats-nations jusqu’à la fédération européenne, le chemin sera pavé de destructions et de ruines, à commencer par celles de la civilisation européenne.

Les mégapoles se reproduisent sur toute la planète. Les zones d’intégration commerciale constituent leur terrain de prédilection. En Amérique du Nord, l’Accord de libre échange nord-américain (Alena) entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique précède l’accomplissement d’un vieux rêve de conquête : « L’Amérique aux Américains ». Les mégapoles remplacent-elles les nations ? Non, ou plutôt pas seulement. Elles leur attribuent de nouvelles fonctions, de nouvelles limites et de nouvelles perspectives. Des pays entiers deviennent des départements de la méga-entreprise néolibérale, qui produit ainsi, d’un côté, la destruction/dépeuplement, et, de l’autre, la reconstruction/réorganisation de régions et de nations.

Si les bombes nucléaires avaient un caractère dissuasif, comminatoire et coercitif lors de la troisième guerre mondiale, les hyperbombes financières, au cours de la quatrième, sont d’une autre nature. Elles servent à attaquer les territoires (Etats-nations) en détruisant les bases matérielles de leur souveraineté et en produisant leur dépeuplement qualitatif, l’exclusion de tous les inaptes à la nouvelle économie (par exemple, les indigènes). Mais, simultanément, les centres financiers opèrent une reconstruction des Etats-nations et les réorganisent selon la nouvelle logique : l’économique l’emporte sur le social.

Le monde indigène est plein d’exemples illustrant cette stratégie : M. Ian Chambers, directeur du Bureau pour l’Amérique centrale de l’Organisation internationale du travail (OIT), a déclaré que la population indigène mondiale (300 millions de personnes) vit dans des zones qui recèlent 60 % des ressources naturelles de la planète. « Il n’est donc pas surprenant que de multiples conflits éclatent pour s’emparer de leurs terres (...). L’exploitation des ressources naturelles (pétrole et mines) et le tourisme sont les principales industries qui menacent les territoires indigènes en Amérique (1). » Après viennent la pollution, la prostitution et les drogues.

Dans cette nouvelle guerre, la politique, en tant que moteur de l’Etat-nation, n’existe plus. Elle sert seulement à gérer l’économie, et les hommes politiques ne sont plus que des gestionnaires d’entreprise. Les nouveaux maîtres du monde n’ont pas besoin de gouverner directement. Les gouvernements nationaux se chargent d’administrer les affaires pour leur compte. Le nouvel ordre, c’est l’unification du monde en un unique marché. Les Etats ne sont que des entreprises avec des gérants en guise de gouvernements, et les nouvelles alliances régionales ressemblent davantage à une fusion commerciale qu’à une fédération politique. L’unification que produit le néolibéralisme est économique ; dans le gigantesque hypermarché planét
aire ne circulent librement que les marchandises, pas les personnes.

Cette mondialisation répand aussi un modèle général de pensée. L’American way of life, qui avait suivi les troupes américaines en Europe lors de la deuxième guerre mondiale, puis au Vietnam et, plus récemment, dans le Golfe, s’étend maintenant à la planète par le biais des ordinateurs. Il s’agit d’une destruction des bases matérielles des Etats-nations, mais également d’une destruction historique et culturelle. Toutes les cultures que les nations ont forgées - le noble passé indigène de l’Amérique, la brillante civilisation européenne, la sage histoire des nations asiatiques et la richesse ancestrale de l’Afrique et de l’Océanie - sont corrodées par le mode de vie américain. Le néolibéralisme impose ainsi la destruction de nations et de groupes de nations pour les fondre dans un seul modèle. Il s’agit donc bien d’une guerre planétaire, la pire et la plus cruelle, que le néolibéralisme livre contre l’humanité.

Nous voici face à un puzzle. Pour le reconstituer, pour comprendre le monde d’aujourd’hui, beaucoup de pièces manquent. On peut néanmoins en retrouver sept afin de pouvoir espérer que ce conflit ne s’achèvera pas par la destruction de l’humanité. Sept pièces pour dessiner, colorier, découper et tenter de reconstituer, en les assemblant à d’autres, le casse-tête mondial.

La première de ces pièces est la double accumulation de richesse et de pauvreté aux deux pôles de la société planétaire. La deuxième est l’entière exploitation du monde. La troisième est le cauchemar d’une partie désoeuvrée de l’humanité. La quatrième est la relation nauséabonde entre le pouvoir et le crime. La cinquième est la violence de l’Etat. La sixième est le mystère de la mégapolitique. La septième, ce sont les formes multiples de résistance que déploie l’humanité contre le néolibéralisme.

 

PIÈCE NUMÉRO 1

CONCENTRATION DE LA RICHESSE
ET RÉPARTITION DE LA PAUVRETÉ

La figure 1 se construit en dessinant un signe monétaire.


Dans l’histoire de l’humanité, divers modèles se sont disputé pour proposer l’absurde comme marque de l’ordre mondial. Le néolibéralisme occupera une place privilégiée lors de la remise des médailles. Sa conception du « partage » de la richesse est doublement absurde : accumulation des richesses pour quelques-uns, et de besoins pour des millions d’autres. L’injustice et l’inégalité sont les signes distinctifs du monde actuel. La Terre compte 5 milliards d’êtres humains : 500 millions vivent confortablement, 4,5 milliards souffrent de pauvreté. Les riches compensent leur minorité numérique grâce à leurs milliards de dollars. A elle seule, la fortune des 358 personnes les plus riches du monde, milliardaires en dollars, est supérieure au revenu annuel de la moitié des habitants les plus pauvres de la planète, soit environ 2,6 milliards de personnes.

Le progrès des grandes entreprises transnationales ne suppose pas l’avancée des nations développées. Au contraire, plus ces géants s’enrichissent, et plus s’aggrave la pauvreté dans les pays dits riches. L’écart entre riches et pauvres est énorme ; loin de s’atténuer, les inégalités sociales se creusent.

Ce signe monétaire que vous avez dessiné représente le symbole du pouvoir économique mondial. Maintenant, donnez-lui la couleur vert dollar. Négligez l’odeur nauséabonde ; cet arôme de fumier, de fange et de sang est d’origine.

 

PIÈCE NUMÉRO 2

GLOBALISATION
DE L’EXPLOITATION

La figure 2 se construit en dessinant un triangle


L’un des mensonges néolibéraux consiste à dire que la croissance économique des entreprises produit une meilleure répartition de la richesse et de l’emploi. C’est faux. De même que l’accroissement du pouvoir d’un roi n’a pas pour effet un accroissement du pouvoir de ses sujets (c’est plutôt le contraire), l’absolutisme du capital financier n’améliore pas la répartition des richesses et ne crée pas de travail.

Pauvreté, chômage et précarité sont ses conséquences structurelles.

Dans les années 60 et 70, le nombre de pauvres (définis par la Banque mondiale comme disposant de moins de 1 dollar par jour) s’élevait à quelque 200 millions. Au début des années 90, leur nombre était de 2 milliards.

Davantage d’êtres humains pauvres et appauvris. Moins de personnes riches et enrichies, telles sont les leçons de la pièce 1 du puzzle. Pour obtenir ce résultat absurde, le système capitaliste mondial « modernise » la production, la circulation et la consommation de marchandises. La nouvelle révolution technologique (l’informatique) et la nouvelle révolution politique (les mégapoles émergentes sur les ruines de l’Etat-nation) produisent une nouvelle « révolution » sociale, en fait une réorganisation des forces sociales, principalement de la force du travail.

La population économiquement active (PEA) mondiale est passée de 1,38 milliard en 1960 à 2,37 milliards en 1990. Davantage d’êtres humains capables de travailler, mais le nouvel ordre mondial les circonscrit dans des espaces précis et en réaménage les fonctions (ou les non-fonctions, comme dans le cas des chômeurs et des précaires). La population mondiale employée par activité (PMEA) s’est modifiée radicalement au cours des vingt dernières années. Le secteur agricole et la pêche sont tombés de 22 % en 1970 à 12 % en 1990, le manufacturier de 25 % à 22 %, mais le tertiaire (commerce, transports, banque et services) est passé de 42 % à 56 %. Dans les pays en voie de développement, le tertiaire a crû de 40 % en 1970 à 57 % en 1990, l’agriculture et la pêche chutant de 30 % à 15 % (2).

De plus en plus de travailleurs sont orientés vers des activités de haute productivité. Le système agit ainsi comme une sorte de mégapatron pour lequel le marché planétaire ne serait qu’une entreprise unique, gérée de manière « moderne ». Mais la « modernité » néolibérale semble plus proche de la bestiale naissance du capitalisme que de la « rationalité » utopique. Car la production capitaliste continue de faire appel au travail des enfants. Sur 1,15 milliard d’enfants dans le monde, au moins 100 millions vivent dans la rue et 200 millions travaillent - ils seront, d’après les prévisions, 400 millions en l’an 2000. Rien qu’en Asie, on en compterait 146 millions dans les manufactures. Et, dans le Nord aussi, des centaines de milliers d’enfants travaillent pour compléter le revenu familial ou pour survivre. On emploie également beaucoup d’enfants dans les industries du plaisir : selon les Nations unies, chaque année, un million d’enfants sont jetés dans le commerce sexuel.

Le chômage et la précarité de millions de travailleurs dans le monde, voilà une réalité qui ne semble pas à la veille de disparaître. Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le chômage est passé de 3,8 % en 1966 à 6,3 % en 1990 ; en Europe, il est passé de 2,2 % à 6,4 %. Le marché mondialisé détruit les petites et moyennes entreprises. Avec la disparition de marchés locaux et régionaux, celles-ci, privées de protection, ne peuvent supporter la concurrence des géants transnationaux. Des millions de travailleurs se retrouvent ainsi au chômage. Absurdité néolibérale : loin de créer des emplois, la croissance de la production en détruit - l’ONU parle de « croissance sans emploi ».

Mais le cauchemar ne s’arrête pas là. Les travailleurs doivent accepter des conditions précaires. Une plus grande instabilité, des journées de travail plus longues et des salaires plus bas. Telles sont les conséquences de la mondialisation et de l’explosion du secteur des services.

Tout cela produit un excédent spécifique : des êtres humains en trop, inutiles au nouvel ordre mondial parce qu’ils ne produisent plus, ne consomment plus et n’empruntent plus aux banques. Bref, ils sont jetables. Chaque jour, les marchés financiers imposent leurs lois aux Etats et aux groupes d’Etats. Ils redistribuent les habitants. Et, à la fin, ils constatent qu’il y a encore des gens en trop.

Voilà donc une figure qui ressemble à un triangle, la représentation de la pyramide de l’exploitation mondiale.

 

PIÈCE NUMÉRO 3

MIGRATION,
LE CAUCHEMAR ERRANT

La figure 3 se construit en dessinant un cercle.


Nous avons déjà parlé de l’existence, à la fin de la troisième guerre mondiale, de nouveaux territoires (les anciens pays socialistes) à conquérir, et d’autres à reconquérir. D’où la triple stratégie des marchés : les « guerres régionales » et les « conflits internes » prolifèrent ; le capital poursuit un objectif d’accumulation atypique ; et de grandes masses de travailleurs sont mobilisées. Résultat : une grande roue de millions de migrants à travers la planète. « Etrangers » dans un monde « sans frontières », selon la promesse des vainqueurs de la guerre froide, ils souffrent de persécutions xénophobes, de la précarité de l’emploi, de la perte de leur identité culturelle, de la répression policière et de la faim, quand on ne les jette pas en prison ou qu’on ne les assassine. Le cauchemar de l’émigration, quelle qu’en soit la cause, continue de croître. Le nombre de ceux qui relèvent du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a littéralement explosé, passant de 2 millions en 1975 à plus de 27 millions en 1995.

La politique migratoire du néolibéralisme a davantage pour but de déstabiliser le marché mondial du travail que de freiner l’immigration. La quatrième guerre mondiale - avec ses mécanismes de destruction-dépeuplement, reconstruction-réorganisation - entraîne le déplacement de millions de personnes. Leur destinée est d’errer, leur cauchemar sur le dos, afin de constituer une menace pour les travailleurs disposant d’un emploi, un épouvantail de nature à faire oublier le patron et un prétexte pour le racisme.

 

PIÈCE NUMÉRO 4

MONDIALISATION FINANCIÈRE
ET GÉNÉRALISATION DU CRIME

La figure 4 se construit en dessinant un rectangle.


Si vous pensez que le monde de la délinquance est synonyme d’outre-tombe et d’obscurité, vous vous trompez. Durant la période dite de guerre froide, le crime organisé a acquis une image plus respectable. Non seulement il a commencé à fonctionner comme une entreprise moderne, mais il a aussi pénétré profondément les systèmes politiques et économiques des Etats-nations.

Avec le début de la quatrième guerre mondiale, le crime organisé a globalisé ses propres activités. Les organisations criminelles des cinq continents se sont approprié l’« esprit de coopération mondial » et, associées, participent à la conquête des nouveaux marchés. Elles investissent dans des affaires légales, non seulement pour blanchir l’argent sale, mais pour acquérir du capital destiné à leurs affaires illégales. Activités préférées : l’immobilier de luxe, les loisirs, les médias, et... la banque.

Ali Baba et les 40 banquiers ? Pis. Les banques commerciales utilisent l’argent sale pour leurs activités légales. Selon un rapport des Nations unies, « le développement des syndicats du crime a été facilité par les programmes d’ajustement structurel que les pays endettés ont été contraints d’accepter pour avoir accès aux prêts du Fonds monétaire international (3) ».

Le crime organisé compte aussi sur les paradis fiscaux. Il y en a quelque 55 - l’un d’eux, les »les Ca man, occupe la cinquième place comme centre bancaire et possède plus de banques et de sociétés enregistrées que d’habitants. Outre le blanchiment de l’argent sale, les paradis fiscaux servent à échapper aux impôts. Ce sont des lieux de contact entre gouvernants, hommes d’affaires et chefs mafieux.

Voici donc le miroir rectangulaire dans lequel légalité et illégalité échangent leurs reflets. De quel côté du miroir se trouve le criminel ? De quel côté celui qui le poursuit ?

 

PIÈCE NUMÉRO 5

LÉGITIME VIOLENCE
D’UN POUVOIR ILLÉGITIME ?

La figure 5 se construit en dessinant un pentagone.


Dans le cabaret de la globalisation, l’Etat se livre à un strip-tease au terme duquel il ne conserve que le minimum indispensable : sa force de répression. Sa base matérielle détruite, sa souveraineté et son indépendance annulées, sa classe politique effacée, l’Etat-nation devient un simple appareil de sécurité au service des méga-entreprises. Au lieu d’orienter l’investissement public vers la dépense sociale, il préfère améliorer les équipements qui lui permettent de contrôler plus efficacement la société.

Que faire quand la violence découle des lois du marché ? Où est la violence légitime ? Où l’illégitime ? Quel monopole de la violence peuvent revendiquer les malheureux Etats-nations quand le libre jeu de l’offre et la demande défie un tel monopole ? N’avons-nous pas montré, dans la pièce no 4, que le crime organisé, le gouvernement et les centres financiers sont tous intimement liés ? N’est-il pas évident que le crime organisé compte de véritables armées ? Le monopole de la violence n’appartient plus aux Etats-nations : le marché l’a mis à l’encan... Si la contestation du monopole de la violence invoque, non les lois du marché, mais les intérêts de « ceux d’en bas », alors le pouvoir mondial y verra une agression. C’est l’un des aspects les moins étudiés (et les plus condamnés) du défi lancé par les indigènes en armes et en rébellion de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) contre le néolibéralisme et pour l’humanité.

Le symbole du pouvoir militaire américain est le Pentagone. La nouvelle police mondiale veut que les armées et les polices nationales soient un simple corps de sécurité garantissant l’ordre et le progrès dans les mégapoles néolibérales.

 

PIÈCE NUMÉRO 6

LA MÉGAPOLITIQUE
ET LES NAINS

La figure 6 se construit en faisant un gribouillage.


Nous avons dit que les Etats-nations sont attaqués par les marchés financiers et contraints de se dissoudre au sein de mégapoles. Mais le néolibéralisme ne mène pas seulement sa guerre en « unissant » des nations et des régions. Sa stratégie de destruction-dépeuplement et de reconstruction-réorganisation produit, de surcroît, des fractures dans les Etats-nations. C’est l’un des paradoxes de cette quatrième guerre : destinée à éliminer les frontières et à unir des nations, elle provoque une multiplication des frontières et une pulvérisation des nations.

Si quelqu’un doute encore que cette globalisation soit une guerre mondiale, qu’il prenne en compte les conflits qui ont provoqué l’éclatement de l’URSS, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, victimes de ces crises qui brisent les fondements économiques des Etats-nations et leur cohésion.

La construction des mégapoles et la fragmentation des Etats sont une conséquence de la destruction des Etats-nations. S’agit-il d’événements séparés ? Sont-ce des symptômes d’une mégacrise à venir ? Des faits isolés ? La suppression des frontières commerciales, l’explosion des télécommunications, les autoroutes de l’information, la puissance des marchés financiers, les accords internationaux de libre-échange, tout cela contribue à détruire les Etats-nations. Paradoxalement, la mondialisation produit un monde fragmenté, fait de compartiments étanches à peine reliés par des passerelles économiques. Un monde de miroirs brisés qui reflètent l’inutile unité mondiale du puzzle néolibéral.

Mais le néolibéralisme ne fragmente pas seulement le monde qu’il voudrait unifier, il produit également le centre politico-économique qui dirige cette guerre. Il est urgent de parler de la mégapolitique. La mégapolitique englobe les politiques nationales et les relie à un centre qui a des intérêts mondiaux, avec, pour logique, celle du marché. C’est au nom de celle-ci que sont décidés les guerres, les crédits, l’achat et la vente de marchandises, les reconnaissances diplomatiques, les blocus commerciaux, les soutiens politiques, les lois sur les immigrés, les ruptures internationales, les investissements. Bref, la survie de nations entières.

Les marchés financiers n’ont que faire de la couleur politique des dirigeants des pays : ce qui compte, à leurs yeux, c’est le respect du programme économique. Les critères financiers s’imposent à tous. Les maîtres du monde peuvent tolérer l’existence d’un gouvernement de gauche, à condition que celui-ci n’adopte aucune mesure pouvant nuire aux intérêts des marchés. Ils n’accepteront jamais une politique de rupture avec le modèle dominant.

Aux yeux de la mégapolitique, les politiques nationales sont conduites par des nains qui doivent se plier aux diktats du géant financier. Il en sera toujours ainsi... jusqu’à ce que les nains se révoltent.

Voici donc la figure qui représente la mégapolitique. Impossible de lui trouver la moindre rationalité.

 

PIÈCE NUMÉRO 7

LES POCHES
DE RÉSISTANCE

La figure 7 se construit en dessinant une poche.


« Pour commencer, je te prie de ne point confondre la Résistance avec l’opposition politique. L’opposition ne s’oppose pas au pouvoir, et sa forme la plus aboutie est celle d’un parti d’opposition ; tandis que la Résistance, par définition, ne peut être un parti : elle n’est pas faite pour gouverner, mais... pour résister. » (Tomás Segovia, Alegatorio, Mexico, 1996.)

L’apparente infaillibilité de la mondialisation se heurte à l’obstinée désobéissance de la réalité. Tandis que le néolibéralisme poursuit sa guerre, des groupes de protestataires, des noyaux de rebelles se forment à travers la planète. L’empire des financiers aux poches pleines affronte la rébellion des poches de résistance. Oui, des poches. De toutes tailles, de différentes couleurs, de formes variées. Leur seul point commun : une volonté de résistance au « nouvel ordre mondial » et au crime contre l’humanité que représente cette quatrième guerre.

Le néolibéralisme tente de soumettre des millions d’êtres, et veut se défaire de tous ceux qui seraient « de trop ». Mais ces « jetables » se révoltent. Femmes, enfants, vieillards, jeunes, indigènes, écologistes, homosexuels, lesbiennes, séropositifs, travailleurs, et tous ceux qui dérangent l’ordre nouveau, qui s’organisent et qui luttent. Les exclus de la « modernité » tissent les résistances.

Au Mexique, par exemple, au nom du Programme de développement intégral de l’isthme des Tehuantepec, les autorités voudraient construire une grande zone industrielle. Cette zone comprendra des « usines-tournevis », une raffinerie pour traiter le tiers du brut mexicain et pour élaborer des produits de la pétrochimie. Des voies de transit interocéaniques seront construites : des routes, un canal et une ligne ferroviaire transisthmique. Deux millions de paysans deviendraient ouvriers de ces usines. De même, dans le sud-est du Mexique, dans la forêt Lacandone, on met sur pied un Programme de développement régional durable, avec l’objectif de mettre à la disposition du capital des terres indigènes riches en dignité et en histoire, mais aussi en pétrole et en uranium.

Ces projets aboutiraient à fragmenter le Mexique, en séparant le Sud-Est du reste du pays. Ils s’inscrivent, en fait, dans une stratégie de contre-insurrection, telle une tenaille cherchant à envelopper la rébellion anti-néolibérale née en 1994 : au centre, se trouvent les indigènes rebelles de l’Armée zapatiste de libération nationale.

Sur la question des indigènes rebelles, une parenthèse s’impose : les zapatistes estiment que, au Mexique, la reconquête et la défense de la souveraineté nationale font partie de la révolution antilibérale. Paradoxalement, on accuse l’EZLN de vouloir la fragmentation du pays. La réalité, c’est que les seuls à évoquer le séparatisme sont les entrepreneurs de l’Etat de Tabasco, riche en pétrole, et les députés fédéraux originaires du Chiapas et membres du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Les zapatistes, eux, pensent que la défense de l’Etat national est nécessaire face à la mondialisation, et que les tentatives pour briser le Mexique en morceaux viennent du groupe qui gouverne et non des justes demandes d’autonomie des peuples indiens.

L’EZLN et l’ensemble du mouvement indigène national ne veulent pas que les peuples indiens se séparent du Mexique : ils entendent être reconnus comme partie intégrante du pays, mais avec leurs spécificités. Ils aspirent à un Mexique rimant avec démocratie, liberté et justice. Si l’EZLN défend la souveraineté nationale, l’armée fédérale mexicaine, elle, protège un gouvernement qui en a détruit les bases matérielles et qui a offert le pays au grand capital étranger comme aux narcotrafiquants.

Il n’y a pas que dans les montagnes du Sud-Est mexicain que l’on résiste au néolibéralisme. Dans d’autres régions du Mexique, en Amérique latine,

aux Etats-Unis et au Canada, dans l’Europe du traité de Maastricht, en Afrique, en Asie et en Océanie, les poches de résistance se multiplient. Chacune a sa propre histoire, ses spécificités, ses similitudes, ses revendications, ses luttes, ses succès. Si l’humanité veut survivre et s’améliorer, son seul espoir réside dans ces poches que forment les exclus, les laissés-pour-compte, les « jetables ».

Cela est un exemple de poche de résistance, mais je n’y attache pas beaucoup d’importance. Les exemples sont aussi nombreux que les résistances et aussi divers que les mondes de ce monde. Dessinez donc l’exemple qui vous plaira. Dans cette affaire des poches, comme dans celle des résistances, la diversité est une richesse.

*
*  *

Après avoir dessiné, colorié et découpé ces sept pièces, vous vous apercevrez qu’il est impossible de les assembler. Tel est le problème : la mondialisation a voulu assembler des pièces qui ne s’emboîtent pas. Pour cette raison, et pour d’autres que je ne peux développer dans ce texte, il est nécessaire de bâtir un monde nouveau. Un monde pouvant contenir beaucoup de mondes, pouvant contenir tous les mondes.
image 128 x 62

Post-scriptum qui raconte des rêves nichés dans l’amour. La mer repose à mes côtés. Elle partage depuis longtemps des angoisses, incertitudes, et de nombreux rêves, mais maintenant, elle dort avec moi dans la nuit chaude de la forêt. Je la regarde onduler comme les blés dans mes rêves et m’émerveille à nouveau de la retrouver inchangée : tiède, fraîche, à mes côtés. L’étouffement me tire du lit et prend ma main et ma plume pour ramener le vieil Antoine, aujourd’hui comme il y a des années... J’ai demandé au vieil Antoine de m’accompagner dans une exploration en aval du fleuve. Nous n’emportons qu’un peu de nourriture. Durant des heures, nous poursuivons le cours capricieux, et la faim et la chaleur nous saisissent. Nous passons l’après-midi à poursuivre une harde de sangliers. Il fait presque nuit lorsque nous les rejoignons, mais un énorme porc sauvage se détache du groupe et nous attaque. Je fais appel à tout mon savoir militaire : je jette mon arme, et je grimpe à l’arbre le plus proche. Le vieil Antoine reste impassible devant l’attaque et, au lieu de courir, il se place derrière un taillis. Le gigantesque sanglier, de toutes ses forces, fonce droit sur lui, et s’encastre dans les branchages et les épines. Avant qu’il ne parvienne à se libérer, le vieil Antoine lève sa vieille carabine, et, d’un coup, fournit le repas du soir. A l’aube, lorsque j’ai fini de nettoyer mon moderne fusil automatique (M-16, calibre 5,56 mm avec sélecteur de cadence et une portée réelle de 460 mètres, une mire télescopique, et un chargeur de 90 balles), je rédige mon Journal de campagne. Omettant ce qui est arrivé, je note seulement : « Avons rencontré sanglier et A. a tué une pièce. Hauteur 350 mètres. Il n’a pas plu. »

Pendant que nous attendons que la viande grille, je raconte au vieil Antoine que ma part servira pour les fêtes qu’on prépare au campement. « Des fêtes ? », me demande-t-il, pendant qu’il attise le feu. « Oui, lui dis-je. Quel que soit le mois, il y a toujours quelque chose à fêter. » Et je poursuis par une brillante dissertation sur le calendrier historique et les célébrations zapatistes. Le vieil Antoine m’écoute en silence ; imaginant que cela ne l’intéresse pas, je m’installe pour dormir. Plongé dans mes rêves, je vois le vieil Antoine saisir mon cahier et y écrire quelque chose. Le lendemain, après le petit déjeuner, nous partageons la viande, et chacun s’en va de son côté. Une fois au campement, je fais mon rapport et je montre le cahier pour qu’on sache ce qui s’est passé. « Ce n’est pas ton écriture », me dit-on en me montrant la feuille du cahier. Là, après ce que j’avais noté moi-même, le vieil Antoine a écrit en grosses lettres : « Si tu ne peux pas avoir, et la raison, et la force, choisis toujours la raison et abandonne à l’ennemi la force. Dans de nombreuses batailles, la force permet d’obtenir la victoire, mais une guerre ne se gagne que grâce à la raison. Le puissant ne pourra jamais tirer de la raison de sa force, tandis que nous pourrons toujours tirer force de notre raison. »

Et plus bas, en petits caractères : « Joyeuses fêtes. »

Evidemment, je n’avais plus faim. Les fêtes zapatistes, comme d’habitude, furent effectivement joyeuses.

le sous-commandant Marcos


* Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), Chiapas, Mexique.






Sub Commandante Marcos en VostFr


Résistance!
Par Anti-propagande oligarchique
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Mercredi 27 mai 2009 3 27 /05 /Mai /2009 10:14
En dix ans, le nombre de milliardaires (en dollars) a été multiplié par cinq sur la planète. Les riches ne sont certes pas encore aussi nombreux que les pauvres, mais comme le monde tourne plus que jamais autour d’eux, une exploration en profondeur de l’« Internationale des riches » valait bien le détour (1).

Il faut bien sûr rappeler que les riches prennent un peu leur argent dans la poche des pauvres. La fortune cumulée de l’ensemble des millionnaires de la planète, rapporte Pierre Rimbert, s’élève tout de même à 50 000 milliards de dollars. Et comment ne pas admettre que ce n’est pas par son propre travail que l’on parvient à une telle accumulation ? Seulement 14 % des revenus des mille plus grosses fortunes de France, pour donner un exemple, proviennent de leurs revenus d’activité ou de leurs pensions (le reste venant essentiellement de leurs valeurs mobilières). C’est ce que rappellent Alain Bihr et Roland Pfefferkorn. Même redistribués équitablement entre tous les individus de la planète, ces 50 000 milliards de dollars ne tireraient pas d’affaire définitivement les habitants. L’argument a été bien souvent utilisé par les riches, eux-mêmes servis par leurs philosophes et leurs hommes d’Etat, comme le montre Philippe Videlier. Le problème n’est pas uniquement que les privilégiés prennent dans la poche des pauvres (on devrait déplorer alors qu’il n’y ait pas plus de riches... tant il y a de pauvres). Il vient de ce qu’un monde gouverné par la logique de l’enrichissement empêche les couches les moins favorisées de progresser.

Une logique bien instrumentalisée par la mondialisation libérale conduit, entre autres, au démantèlement des impôts progressifs (Liêm Hoang-Ngoc) ou aux cadeaux fiscaux pour les nantis (Christian de Brie). Cette logique promeut par ailleurs un capitalisme de rente, dans lequel les fortunes se constituent par la réussite de quelques jolis coups, de tours de « passe-passe » et de médiations politiques, d’effets de levier, etc., plutôt qu’à travers une lente et besogneuse accumulation du capital, comme l’illustre l’irrésistible ascension de M. Carlos Slim, deuxième fortune du monde. Quand il ne s’agit pas tout simplement d’un « capitalisme mafieux », comme dans la Russie de la décennie 1990.

Cette logique s’accompagne enfin d’une petite musique médiatique. Au moment où il faudrait sans doute mieux choisir ses exemples, la presse popularise en effet un étalage décomplexé du luxe et de l’argent qui contribue à distraire les classes moyennes et supérieures occidentales de ce qui les attend : un effort de sobriété volontaire dans leur consommation matérielle, pour réduire l’impact écologique de nos modes de production, de déplacement et d’usage des richesses. C’est un défi qui ne pourra pourtant être abordé qu’en traitant de manière frontale la question des inégalités, comme le souligne Hervé Kempf, tant le « sentiment de solidarité [est] essentiel pour parvenir à cette réorientation radicale de notre culture ». C’est tout cela que l’on pourra découvrir dans la dernière livraison de Manière de voir. Cela et mille autres pépites, dont les splendides illustrations de Gérard Paris-Clavel, spécialement conçues pour ce numéro. Une sorte d’explicit art répondant au clinquant et à l’agressivité par des messages directs et flamboyants. Enrichissant !

 Laurent Cordonnier
Par Anti-propagande oligarchique
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