Le petit monde des grandes fortunes (Laurent Cordonnier)

Publié le par Anti-propagande oligarchique

En dix ans, le nombre de milliardaires (en dollars) a été multiplié par cinq sur la planète. Les riches ne sont certes pas encore aussi nombreux que les pauvres, mais comme le monde tourne plus que jamais autour d’eux, une exploration en profondeur de l’« Internationale des riches » valait bien le détour (1).

Il faut bien sûr rappeler que les riches prennent un peu leur argent dans la poche des pauvres. La fortune cumulée de l’ensemble des millionnaires de la planète, rapporte Pierre Rimbert, s’élève tout de même à 50 000 milliards de dollars. Et comment ne pas admettre que ce n’est pas par son propre travail que l’on parvient à une telle accumulation ? Seulement 14 % des revenus des mille plus grosses fortunes de France, pour donner un exemple, proviennent de leurs revenus d’activité ou de leurs pensions (le reste venant essentiellement de leurs valeurs mobilières). C’est ce que rappellent Alain Bihr et Roland Pfefferkorn. Même redistribués équitablement entre tous les individus de la planète, ces 50 000 milliards de dollars ne tireraient pas d’affaire définitivement les habitants. L’argument a été bien souvent utilisé par les riches, eux-mêmes servis par leurs philosophes et leurs hommes d’Etat, comme le montre Philippe Videlier. Le problème n’est pas uniquement que les privilégiés prennent dans la poche des pauvres (on devrait déplorer alors qu’il n’y ait pas plus de riches... tant il y a de pauvres). Il vient de ce qu’un monde gouverné par la logique de l’enrichissement empêche les couches les moins favorisées de progresser.

Une logique bien instrumentalisée par la mondialisation libérale conduit, entre autres, au démantèlement des impôts progressifs (Liêm Hoang-Ngoc) ou aux cadeaux fiscaux pour les nantis (Christian de Brie). Cette logique promeut par ailleurs un capitalisme de rente, dans lequel les fortunes se constituent par la réussite de quelques jolis coups, de tours de « passe-passe » et de médiations politiques, d’effets de levier, etc., plutôt qu’à travers une lente et besogneuse accumulation du capital, comme l’illustre l’irrésistible ascension de M. Carlos Slim, deuxième fortune du monde. Quand il ne s’agit pas tout simplement d’un « capitalisme mafieux », comme dans la Russie de la décennie 1990.

Cette logique s’accompagne enfin d’une petite musique médiatique. Au moment où il faudrait sans doute mieux choisir ses exemples, la presse popularise en effet un étalage décomplexé du luxe et de l’argent qui contribue à distraire les classes moyennes et supérieures occidentales de ce qui les attend : un effort de sobriété volontaire dans leur consommation matérielle, pour réduire l’impact écologique de nos modes de production, de déplacement et d’usage des richesses. C’est un défi qui ne pourra pourtant être abordé qu’en traitant de manière frontale la question des inégalités, comme le souligne Hervé Kempf, tant le « sentiment de solidarité [est] essentiel pour parvenir à cette réorientation radicale de notre culture ». C’est tout cela que l’on pourra découvrir dans la dernière livraison de Manière de voir. Cela et mille autres pépites, dont les splendides illustrations de Gérard Paris-Clavel, spécialement conçues pour ce numéro. Une sorte d’explicit art répondant au clinquant et à l’agressivité par des messages directs et flamboyants. Enrichissant !

 Laurent Cordonnier
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