S'Informer Fatigue (Ignacio Ramonet)

Publié le par Anti-propagande oligarchique


S'INFORMER FATIGUE (Le Monde diplomatique)


La presse écrite est en crise. Elle connaît, en France et ailleurs, une baisse notable de sa diffusion et souffre gravement d'une perte d'identité et de personnalité. Pour quelles raisons, et comment en est-on arrivé là ? Indépendamment de l'influence certaine du contexte économique et de la récession, il faut chercher, nous semble-t-il, les causes profondes de cette crise dans la mutation qu'ont connue, au cours de ces dernières années, quelques-uns des concepts de base du journalisme.

En premier lieu, l'idée même d'information. Jusqu'à il y a peu, informer, c'était, en
quelque sorte, fournir non seulement la description précise –et vérifiée– d'un fait, d'un événement, mais également un ensemble de paramètres contextuels permettant au lecteur de comprendre sa signification profonde. C'était répondre à des questions de base : qui a fait quoi ? Avec quels moyens ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Et quelles en sont les conséquences ?

Cela a totalement changé sous l'influence de la télévision, qui occupe désormais, dans la hiérarchie des médias, une place dominante et répand son modèle. Le journal télévisé, grâce notamment à son idéologie du direct et du temps réel, a imposé peu à peu une conception radicalement différente de l'information. Informer, c'est, désormais, « montrer l'histoire en marche » ou, en d'autres termes, faire assister (si possible en direct) à l'événement. Il s'agit, en matière d'information, d'une révolution copernicienne dont on n'a pas fini de mesurer les conséquences. Car cela suppose que l'image de l'événement (ou sa description) suffit à lui donner toute sa signification. A la limite, le journaliste lui-même est de trop dans ce face-àface téléspectateur-histoire. L'objectif prioritaire pour le téléspectateur, sa satisfaction, n'est plus de comprendre la portée d'un événement, mais tout simplement de le regarder se produire sous ses yeux. Cette coïncidence est considérée comme jubilatoire. Ainsi s'établit, petit à petit, la trompeuse illusion que voir c'est comprendre. Et que tout événement, aussi abstrait soit-il, doit impérativement présenter une partie visible, montrable, télévisable. C'est pourquoi on observe une emblématisation réductrice de plus en plus fréquente d'événements à caractère complexe. Par exemple, toute la portée des accords Israël-OLP sera ramenée à la simple poignée de main Rabin-Arafat... Par ailleurs, une telle conception de l'information conduit à une affligeante fascination pour les images, « tournées en direct », d'événements réalistes, même s'il ne s'agit que de faits divers violents et sanglants (...)

Un autre concept a changé : celui d'actualité. Qu'est-ce que l'actualité désormais ?Quel événement faut-il privilégier dans le foisonnement de faits qui surviennent à travers le monde ? En fonction de quels critères choisir ? Là encore, l'influence de la télévision apparaît déterminante. C'est elle, avec l'impact de ses images, qui impose son choix et contraint nolens volens la presse écrite à suivre. La télévision construit l'actualité, provoque le choc émotionnel et condamne pratiquement les faits orphelins d'images au silence, à l'indifférence. Peu à peu s'établit dans les esprits l'idée que l'importance des événements est proportionnelle à leur richesse en images. Ou, pour le dire autrement, qu'un événement que l'on peut montrer (si possible en direct et en temps réel) est plus fort, plus intéressant, plus éminent que celui qui demeure invisible et dont l'importance est abstraite. Dans le nouvel ordre des médias, les paroles ou les textes ne valent pas des images.

Le temps de l'information a également changé. La scansion optimale des médias est
maintenant l'instantanéité (le temps réel), le direct, que seules télévision et radio peuvent pratiquer. Cela vieillit la presse quotidienne, forcément en retard sur l'événement et, à la fois, trop près de lui pour parvenir à tirer, avec suffisamment de recul, tous les enseignements de ce qui vient de se produire. La presse écrite accepte de s'adresser, non plus à des citoyens, mais à des téléspectateurs !
Un quatrième concept s'est modifié. Celui, fondamental, de la véracité de l'information. Désormais, un fait est vrai non pas parce qu'il correspond à des critères objectifs, rigoureux et vérifiés à la source, mais tout simplement parce que d'autres médias répètent les mêmes affirmations et « confirment »... Si la télévision (à partir d'une dépêche ou d'une image d'agence) présente une nouvelle et que la presse écrite, puis la radio reprennent cette nouvelle, cela suffit pour l'accréditer comme vraie. C'est ainsi, on s'en souvient, que furent construits le mensonge du « charnier de Timisoara » et tous ceux de la guerre du Golfe. Les médias ne savent plus distinguer, structurellement, le vrai du faux. Dans ce bouleversement médiatique, il est de plus en plus vain de vouloir analyser la presse écrite isolée des autres moyens d'information. Les médias (et les journalistes) se répètent, s'imitent, se copient, se répondent et s'emmêlent au point de ne plus constituer qu'un seul système informationnel au sein duquel il est de plus en plus ardu de distinguer les spécificités de tel média pris isolément. 
Enfin, information et communication tendent à se confondre. Trop de journalistes
continuent de croire qu'ils sont seuls à produire de l'information quand toute la société s'est mise frénétiquement à faire la même chose. Il n'y a pratiquement plus d'institution (administrative, militaire, économique, culturelle, sociale, etc.) qui ne se soit dotée d'un service de communication et qui n'émette, sur elle-même et sur ses activités, un discours pléthorique et élogieux. A cet égard, tout le système, dans les démocraties cathodiques, est devenu rusé et intelligent, tout à fait capable de manipuler astucieusement les médias et de résister savamment à leur curiosité. Nous savons à présent que la
« censure démocratique » existe.


A tous ces chamboulements s'ajoute un malentendu fondamental. Beaucoup de citoyens estiment que, confortablement installés dans le canapé de leur salon et en regardant sur le petit écran une sensationnelle cascade d'événements à base d'images fortes, violentes et spectaculaires, ils peuvent s'informer sérieusement. C'est une erreur majeure. Pour trois raisons : d'abord parce que le journal télévisé, structuré comme une fiction, n'est pas fait pour informer, mais pour distraire; ensuite, parce que la rapide succession de nouvelles brèves et fragmentées (une vingtaine par journal télévisé) produit un double effet négatif de surinformation et de désinformation; et enfin, parce que vouloir s'informer sans effort est une illusion qui relève du mythe publicitaire plutôt que de la mobilisation civique. S'informer fatigue, et c'est à ce prix que le citoyen acquiert le droit de participer intelligemment à la vie démocratique.

Ignacio Ramonet


Vidéo : Ignacio au service de la vérité:


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chiisme 21/04/2012 15:22

effectivement, s'informer fatigue!